L’âme secrète des mots : voyage dans le parler et les expressions du Pays de la Haute Sarthe

07/08/2025

Un parler sarthois: quand la langue se fronce sous la casquette

Ici, on parle “le sarthois” mais aussi une kyrielle de variantes locales. Distinguer d’emblée l’accent du village voisin peut paraître subtil, mais un habitant d’Alençon sentira la différence dès la première phrase. La Haute Sarthe, coincée entre le Perche, la Normandie et les portes du Maine, a hérité d’un mélange de mots et de sons qui racontent les passages, les travaux, les plaisirs simples.

Qu’est-ce qui fait “le ton” de la Haute Sarthe ? Une prononciation un peu traînante, aimant allonger les voyelles, mâcher les consonnes finales (“j’n’ai plus d’pain”, “j’vas au jardin”). Et puis des expressions qui semblent avoir poussé dans les haies et résisté à plusieurs coups de charrue et à l’école de Jules Ferry :

  • Le “au biau matin” (pour dire “de bon matin”) qui escorte les premières brumes.
  • Le verbe “fretiller” non pas pour un poisson, mais pour évoquer un enfant turbulent.
  • “Ça va dégouliner tout partout !”, glissé d’une grand-mère qui prépare un dessert bien généreux…

La Haute Sarthe a connu jusqu’aux années 60 une petite vitalité patoisante, héritée du gallo et du parler d’oïl occidental, dont le Dictionnaire du parler sarthois de Dominique Fournier (2009) propose une belle anthologie.

Patois et vieilles formules : récolte de mots sur les chemins

Le patois local, même s’il n’est plus pratiqué qu’à la marge (rarement entendu ailleurs que chez certains anciens), a semé bien des expressions dans le langage courant. Passionné de ces “restes”, le linguiste Gaston Guillemot (CNRS) évoquait dans les années 1990 “une poche de résistance orale entre les grands axes ferroviaires et la vallée de la Sarthe”. Voici quelques-unes de ces savoureuses curiosités :

  • “Être piau”: comprendre être malin, rusé, souvent employé pour qualifier “celui qui n’est pas le moins futé au marché”.
  • “Courir la galette”: non, ce n’est pas un jogging, mais aller faire la fête, à l’occasion d’une kermesse ou d’un bal champêtre.
  • “Riffer comme foin”: sentir fortement, pour décrire... un fromage du coin laissé un peu trop longtemps hors du cellier.
  • “Avoir la tôle en fleurs”: sous-entend qu’on devient un peu gâteux, une gentille moquerie locale.
  • “Y’en a pas un pour relever l’autre”: quand la table se remplit de discussion, mais que personne ne se lève pour débarrasser.
  • “Prendre sa gimbarde”: enfourcher son vélo ou sa mobilette, populaire dans les villages où l’on se déplace peu en ville.

Ces mots, même lessivés par la vie moderne, ne demandent qu’à ressurgir lors d’un repas familial ou d’une soirée au Foyer Rural. Le folklore verbal s’ajuste bien à la modernité, et offre une belle pirouette aux conversations entre générations.

Petite grammaire du quotidien : tournures, accents et sonorités

Au-delà du mot isolé, ce sont parfois des phrases toutes entières qui font sourire ou haussent un sourcil chez le visiteur. Le parler de la Haute Sarthe aime ses hyperboles et ses litotes.

  • “C’est qu’ça tonne là-bas, non ?” On n’affirme jamais, on suppose, on questionne sans chercher de réponse tranchée.
  • “Ça va-tu ?” Bien plus rare qu’il y a cinquante ans, ce “tu” enclitique (hérité du vieux français) se trouve encore dans la bouche de certains anciens.
  • “T’avais qu’à point trainer” Le “point” négatif prolonge encore le souvenir du français classique (“je n’ai point faim”), résistant ici mieux qu’ailleurs.

Les mots de l’enfance, eux, subsistent à travers les générations, preuve d’une “transmission douce” dans les familles :

  • Le “chichon” pour la croûte de pain grillée, adorée au petit déjeuner.
  • Le “gnon” à éviter dans la cour de récréation (coup sur la joue).
  • Faire une “catrace” (une glissade ou une chute sans gravité), mot partagé aussi en Mayenne limitrophe.

Dans la région Mamers-Alençon, une enquête menée en 2010 par l’association Paroles d’Anciens (voir leur site) révélait que près de 35% des jeunes entre 12 et 20 ans utilisaient encore au moins 5 mots typiquement “pays” par semaine, surtout à la maison.

Le parler du terroir au fil des villages : singularités et anecdotes

Chaque bourg a ses coquetteries. À Bourg-le-Roi, “la vieille cloche” n’est pas que celle du clocher, mais aussi une grand-mère un brin commère. À Saint-Léonard, on ne “pelle” pas la pomme de terre, on la “peue”. Et dans certains coins de la vallée, dire “courir la butte” (aller se promener) évoque plus la flânerie que l’exercice sportif.

Dans un inventaire des expressions sarthoises publié par Maine Découvertes (n°186, 2021), on retrouve :

  • “C’est du bon qoué” : pour signifier qu’un plat est bon, typique du bocage de l’Ouest sarthois (influence mayennaise).
  • “Prendre la briffe” : partir brusquement, souvent employé lors d’une dispute ou pour ceux qui quittent la table sans demander leur reste.
  • “Avoir la barbouillette” : se sentir patraque, avoir la nausée.
  • “Faire la tampouille” : hésiter, traîner, un mot affectueux pour désigner l’indolence.

On retrouve aussi des savoureuses raccourcis dans la grammaire : “Tu viens qu’on y va ?” ou encore “C’est-tu prêt ?”. Cette structure “inversée” rappelle à quel point le parler de Haute Sarthe a des racines paysannes – claires, rapides, chaleureuses.

L’influence du gallo, du normand et de l’Histoire

Le parler des Pays de la Haute Sarthe est un petit carrefour entre le Maine, la Normandie et la Mayenne. D’ailleurs, certains mots venus du gallo (parler roman de Haute-Bretagne) ou du normand voisin “remontent” régulièrement à la surface. Selon le Dictionnaire des régionalismes de France (Éditions CNRS, 2012), on trouve encore dans le secteur :

  • “Tancher” pour tailler grossièrement (bois, charcuterie…), importé du parler normand.
  • “Étipier” pour nettoyer, utilisé dans le nord du département.
  • “Boudine” pour désigner la ventrée ou le ventre rebondi d’un enfant.
  • “Filer doux” (se tenir à carreau), emprunt fréquent au gallo.

Les guerres de Cent Ans, la présence anglaise et la proximité du Perche expliquent aussi les “anglicismes oubliés” qu’on croise encore dans les patronymes locaux ou les toponymes des villages.

Expressions, transmission et modernité : quelle vitalité aujourd’hui ?

Le parler local bouge, vieillit, mais se renouvelle aussi. L’observatoire linguistique de la Région Pays de la Loire a mené en 2017 une enquête sur “la perception du parler régional” (voir la synthèse sur Pays de la Loire) : 60% des habitants de la Sarthe interrogés estiment que leur département “a gardé une façon de parler bien à elle”, même si elle décline chez les jeunes générations.

Certains mots disparaissent, d’autres reviennent à la mode. Les festivals, randonnées contées, et ateliers à la Maison du Patrimoine de Beaumont-sur-Sarthe relancent régulièrement des jeux de vocabulaire et des défis d’expression entre enfants et aînés.

  • Dans les écoles rurales, des professeurs initient encore, lors de “semaines du goût” ou de journées du patrimoine, à la découverte d’anciens mots du cru – sous forme de quiz ou de jeux de rôle.
  • Les réseaux sociaux locaux, pages Facebook de villages ou blogs associatifs, permettent de collecter et partager les “trouvailles” linguistiques.

Une particularité du Pays de Haute Sarthe : on s’y amuse à dégainer les expressions “pays” comme on ressort une vieille blague. La transmission, ici, aime la connivence : dans le cercle des proches, il suffit qu’un mot ressurgisse pour faire sourire, ou réveiller une anecdote autour de la table. D’ailleurs, si l’on tient tant à ce parler, c’est autant pour ce qu’il dit que pour ce qu’il nous rappelle : une identité partagée, un plaisir d’être ensemble, un humour complice.

À chacun ses mots, à chacun sa Haute Sarthe

Les expressions locales du Pays de Haute Sarthe sont un terroir à part entière. Au-delà des formules savoureuses, il s’agit d’une façon d’habiter son pays – en osant “parler pays”, on remet un peu de ruralité joyeuse à l’honneur, en s’offrant le plaisir de mots qu’on pensait perdus.

Alors, la prochaine fois que vous traverserez un village de la Haute Sarthe ou que vous partagerez une tarte aux pommes, tendez l’oreille : une expression séchée au grenier ou une tournure inattendue risquent bien de glisser dans vos bagages. Et si le cœur vous en dit, collectez-les, transmettez-les : c’est tout un patrimoine vivant qui se tricote dans la chaleur des conversations.

Pour ceux qui voudraient aller plus loin : le Dictionnaire du parler sarthois de Dominique Fournier (Éditions Alan Sutton, 2009), les enquêtes de l’association Paroles d’Anciens, ou simplement une halte curieuse dans les marchés du samedi matin… Et n’hésitez pas à partager d’autres expressions en commentaire : la Haute Sarthe a encore bien des trésors cachés sous la langue.

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