L’âme bocagère de la Haute Sarthe : secrets et histoires du bocage sarthois

12/07/2025

Petit précis de bocage : qu’est-ce que c’est, et comment le reconnaître ?

Le bocage, c’est cette mosaïque de champs et de prairies séparés par des haies, plantations d’arbres, talus et fossés. Pas besoin d’aller en Normandie ou en Bretagne : la Sarthe tire ici son épingle du jeu. Le bocage sarthois, on le reconnaît à sa douceur vallonnée, à ses haies touffues d’aubépines et de chênes, à ses chemins creux qui serpentent entre deux murs végétaux. En chiffres : dans les années 1950, la Sarthe comptait près de 27 000 km de haies bocagères (source : Conseil départemental de la Sarthe), soit de quoi relier Le Mans à Dakar et retour. Aujourd’hui, il en subsiste environ 11 000 km : des pans entiers ont disparu, victimes du remembrement et de l’agriculture intensive, mais des associations de préservation veillent au grain.

  • Les haies : composées d’essences variées (chêne, frêne, noisetier, aubépine, prunellier…)
  • Les talus : talus parfois anciens, vestiges de l’aménagement médiéval
  • Les chemins creux : couloirs naturels, refuges de biodiversité et témoins du passage des charrettes d’antan

Ce qui fait la particularité du bocage sarthois : il se distingue par sa minutie : parcelles petites et irrégulières, trame très serrée, diversité d’essences dans les haies. Les haies ici sont moins rectilignes qu’en Mayenne ou en Vendée : on aime les sinuosités, les ondulations, comme si le paysage était dessiné au pinceau plutôt qu’à la règle.

Un patchwork façonné par l’histoire rurale

Le bocage sarthois, ce n’est pas seulement de la verdure : c’est une organisation du territoire héritée de siècles d’histoire. Sous l’Ancien Régime, la région était couverte de petites propriétés, transmises de génération en génération et délimitées par des haies qu’on entretenait jalousement. Au XIX, au gré des progrès agricoles, on n’a pas tout arraché : la petite taille des exploitations et la force de l’attachement local ont freiné l’agrandissement des parcelles.

  • Les fermes traditionnelles : encore visibles dans les campagnes de la Haute Sarthe, avec leurs toits en ardoise ou en tuiles plates, leurs dépendances à colombages.
  • Les communs et fours à pain : souvent nichés à l’abri des regards, dans un repli de bocage.
  • L’évolution du cadastre : en feuilletant (virtuellement) le cadastre napoléonien, on réalise que la structure bocagère était déjà en place au début du XIX siècle (source : Archives départementales de la Sarthe).

Anecdote : lors de la Seconde Guerre mondiale, les haies ont parfois servi d’abris ou de caches pour les maquisards, rendant la région difficile à contrôler pour l’occupant. Le bocage était un allié discret mais précieux.

Bouclier naturel : le bocage, allié du climat et de la biodiversité

On ne le répètera jamais assez : le bocage est la meilleure assurance-vie de la campagne. Haie, talus, alignement d’arbres… ces éléments rendent d’immenses services. Quand le vent d’ouest s’enhardit, c’est la haie qui freine les bourrasques. Lorsque les sols saturés menacent de ruisseler, c’est le talus planté qui limite l’érosion et garde la terre fertile. D’après une étude de la Chambre d’agriculture de la Sarthe (2021), les haies contribuent à réduire la vitesse du vent de 20 à 50%, protègent 15% des récoltes de la sécheresse et retiennent jusqu’à 130 m d’eau par kilomètre chaque année : loin d’être anecdotiques, elles sont des régulatrices majeures des milieux.

Biodiversité en fête

  • Oiseaux nicheurs : le pouillot véloce, la fauvette, la chouette effraie : tous trouvent refuge, nourriture et abri au creux des haies épaisses
  • Mammifères : hérisson, blaireau, écureuil roux circulent discrètement d’une parcelle à l’autre, à l’ombre des branches
  • Invertébrés : le bocage sert de corridor écologique pour une incroyable variété d’insectes, papillons et polinisateurs

Paradoxalement, plus la haie est « en fouillis », plus elle est précieuse : l’enchevêtrement des branches, des essences et des strates attire de riches cortèges d’espèces. D’après le Conservatoire des espaces naturels Pays de la Loire, le bocage sarthois accueille 60% des espèces d’oiseaux du département.

Une mosaïque de paysages : variations bocagères du nord au sud Sarthois

Le bocage sarthois n’est pas monotype. D’un bout à l’autre du département, on retrouve des nuances :

  • Dans la Haute Sarthe : bocage dense, champs de taille modeste, haies hautes et enchevêtrées, nombreuses mares et bosquets
  • Vers le Perche sarthois : relief plus marqué, présence de châtaigniers et de pommiers, ambiance parfois quasi-normande
  • Vallées de la Sarthe et de l’Huisne : prairies humides, ripisylves (forêts de bord de rivière) qui prolongent le bocage

Certaines haies datent de plusieurs centaines d’années : le chevelu bocager, visible sur de vieilles cartes ou en photo aérienne, est un véritable palimpseste paysan.

La haie, une ressource à tout faire

Plus qu’un simple « remblais vert », la haie sarthoise a longtemps été multifonctions : on y prélève du bois de chauffage (la fameuse bûche de haie, si recherchée en hiver pour sa rapidité à flamber), du bois de construction, des rames pour les haricots ou pour clôturer un enclos. Les éleveurs coupent la « tête » des haies pour stimuler le rejet de jeunes pousses : le « têtard », emblème du bocage, s’impose alors, sculpture végétale typique.

  • Vannerie : ramilles de saule, cornouiller et noisetier utilisées pour fabriquer paniers, hottes et claies
  • Parfums saisonniers : aubépine au printemps, sureau en été, noisettes à la rentrée…
  • Alimentation animale : feuilles de frêne et de ronce données en complément du foin, pratique ancestrale réhabilitée par des éleveurs bio

Aujourd’hui, certaines filières relancent la valorisation du bois bocager : paillage, production de plaquettes pour chaudières, etc. Une ressource résiliente, bien loin d’être obsolète !

Des menaces, mais aussi des initiatives locales inspirantes

Il serait tentant de croire que le bocage survit tout seul. Mais la réalité n’est pas aussi simple : depuis les années 1960, la disparition de haies s’est accélérée. Parmi les causes : l’agrandissement des surfaces agricoles, la mécanisation, parfois une méconnaissance de ses intérêts.

  • Perte : environ 60% du linéaire de haies en Sarthe détruit entre 1950 et aujourd’hui (source : DREAL Pays de la Loire)
  • Remembrement : dans les années 1970, des milliers de kilomètres de haies sont arrachés en quelques années pour « rationaliser » l’espace
  • Désintérêt : pendant longtemps, l’entretien des haies était perçu comme une corvée

Mais de plus en plus, on voit éclore des associations comme Sarthe Nature Environnement, des chantiers de plantation par des lycées agricoles, des collectifs de paysans qui replantent et restaurent : preuve que la prise de conscience avance à petits pas mais sûrement.

Savoir observer le bocage : conseils pour une immersion réussie

  • Emprunter un chemin creux au petit matin, lorsque la rosée parfume l’herbe et que les ramiers s’envolent en sursaut. À noter : la vallée de la Vègre, entre Asnières et Loué, est un must pour la balade bocagère.
  • S’arrêter sans bruit près d’une haie « en liberté » : laissez le regard vagabonder, vous y verrez sans doute une hulotte, une belette ou le vol orange d’un vulcain.
  • Noter les différences de gestion : certaines haies sont taillées au cordeau, d’autres laissées brutes, ce qui n’est jamais un hasard mais une marque du lien entre l’homme et son paysage.
  • Observer les arbres têtards, formés par la taille répétée : véritables totems du bocage, ils sont aussi des micro-habitats pour chauves-souris et chouettes.

Petite suggestion : lors de la Fête de la Bio de la Ferté-Bernard ou des sorties nature animées chaque printemps (à retrouver sur le site de Sarthe.fr environnement), plusieurs animations sont consacrées à la découverte du bocage sarthois.

Un héritage à faire fructifier

Le bocage sarthois, c’est un peu un trésor à la fois simple et fragile : il respire la patience, l’entraide villageoise, l’ingéniosité paysanne. Alors que la planète s’interroge sur la nécessaire transition agricole, sur la préservation des oiseaux et des insectes, ici, la réponse est sous nos yeux – dans chaque fenaison, chaque branche courbée, chaque ruisseau qui clapote derrière une haie. Peut-être qu’il n’y a rien de plus précieux que ces paysages-patchworks, fruits obstinés de générations de Sarthois.

Une prochaine promenade ? Passez par le bocage du Saosnois ou celui du Val de Sarthe, un carnet en main et l’esprit ouvert. Pariez qu’au détour du chemin, ce bocage vous soufflera encore ses secrets.

Sources : Archives départementales de la Sarthe, Conseil départemental de la Sarthe, Chambre d’agriculture de la Sarthe, DREAL Pays de la Loire, Conservatoire des espaces naturels Pays de la Loire.

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